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L« Ordre Écossais »
à Berlin de 1742 à 1752
par
Pierre Mollier
Article
paru dans le n° 131-132 (tome
XXXIII, 2002).
Texte reproduit intégralement mais
sans les notes et références
bibliographiques, ni les illustrations.
Lapparition
des hauts-grades, leur origine, leur fonctionnement
et leur rôle avant les années
1760 restent parmi les problèmes
les plus obscurs de lhistoire maçonnique.
Antérieurement à 1745, les
témoignages sont rares, souvent
allusifs et leur interprétation
toujours difficile. Le premier est une
liste de loges anglaises de 1733-1734
où lon découvre une
« Scotts Masons Lodge
». Le second est un extrait du livre
darchitecture de la loge de Bath,
toujours en Angleterre, qui relate, en
1735, que des frères ont été
« faits et admis Maîtres Maçons
Écossais ». A Londres, en
1740, le livre darchitecture de
la Old Lodge n°1 rend aussi
compte que le 17 juin des frères
ont été « faits Maîtres
Maçons Écossais ».
Il faut ensuite aller à Paris où,
le 11 décembre 1743, la Grande
Loge de France, en l'article 20 de ses
Ordonnances Générales, met
en garde les frères contre ce qui
lui semble une nouveauté :
« Ayant appris depuis peu que quelques
frères se présentent sous
le titre de maitre écossois et
revendiquent, dans certaines loges, des
droits et privilèges... ».
Les divulgations de cette époque
comme LOrdre des Francs-maçons
trahis, Le Parfait Maçon
ou La Franc-maçonne ne manquent
pas de faire allusion à ce «
Secret des Maçons Ecossois...qui
commence à être connu en
France ». Enfin, en 1745, les Statuts
dressés par la R.L. Saint-Jean
de Jérusalem, le 24 juin, ne laissent
plus place au doute, ils précisent :
« Les Maîtres ordinaires s'assembleront
avec les maîtres les parfaits et
Irlandais trois mois après la Saint
Jean, les maîtres Elus six mois
après, les Écossais neuf
mois après, et ceux pourvus de
grades supérieurs quand ils le
jugeront à propos » (Art.
XXXX).
Peu de documents et tous de quelques lignes
au plus, on voit combien une meilleure
connaissance de cette difficile question
repose avant tout sur la découverte
de nouvelles archives.
Cela souligne la grande importance de
la pièce dont nous allons maintenant
faire état. Un registre de «
la Très Respectable Société
des Maîtres Ecossois de la Très
Vénérable et Très
Respectable Loge de LUnion depuis
sa fondation du trentième de novembre
1742 » vient en effet dêtre
mis au jour dans la collection de documents
historiques de la Bibliothèque
du Grand Orient de France récemment
restituée par la Russie.
Il ne sagit plus là de quelques
lignes mais dun volume de 140 feuillets
! Il est relié dans un cartonnage
vert 21 sur 35 centimètres
et en parfait état. Lensemble
tant le papier que lencre
est dune grande fraîcheur.
La lecture de ce manuscrit de qualité
ne présente en aucune partie la
moindre difficulté. On y découvre
dabord, sur les 16 premiers folios,
les « Loix, Statuts et Ordonnances
» cest-à-dire les règlements
de la loge écossaise, qui ont dailleurs
subi différents amendements au
fil des années. A leur suite prennent
place les signatures des près de
80 maçons reçus par la loge,
qui marquaient ainsi leur adhésion
aux dits statuts. On peut ensuite y lire
les comptes rendus des 141 réunions
tenues par la loge écossaise entre
le 30 novembre1742 et le 13 novembre 1752.
La troisième et dernière
partie du document présente un
annuaire détaillé
les qualités civiles des membres
sont souvent données des
frères reçus Maîtres
Écossais pendant cette période.
Létude approfondie de cette
pièce exceptionnelle va se révéler
riche en informations sur les débuts
de l « écossisme ».
Lexistence de cette loge écossaise
nétait cependant pas totalement
inconnue des historiens. Elle avait été
signalée dans la sixième
édition (1903) de lHistoire
de la Grande Mère-Loge Nationale
aux Trois Globes.
Les origines
«
La très Vénérable
et très Respectable Loge Écossaise
de lUnion » a été
fondée à Berlin le 30 novembre
1742 par les frères Fabris, Roman,
Pérard, Fromery, Roblau, Fünster
et Perret. La capitale du Royaume de Prusse
est alors dans la deuxième année
du règne prometteur du jeune Frédéric
II (1712-1740-1786). La Maçonnerie
a fait son apparition institutionnelle
en Prusse le 13 septembre 1740 avec la
création de la loge « Aux
Trois Globes ». Cependant dès
1738, Frédéric, alors prince-héritier,
avait lui-même été
reçu maçon par une délégation
de la loge de Hambourg, la première
loge ouverte dans les Etats allemands
en 1737. La Maçonnerie «
écossaise » ne simplante
ainsi en Prusse que deux ans après
la Maçonnerie symbolique des trois
premiers grades.
Si la Prusse prend une place de plus en
plus importante sur la scène européenne,
ses élites, à limage
du nouveau monarque, sont très
marquées par la culture française.
Le souverain fait bon accueil dans sa
capitale aux français et ils seront
nombreux à Berlin à cette
époque, Voltaire ne sera que le
plus célèbre dentre
eux ! Si Jacopo Fabris (peintre né
à Venise en 1689 et mort à
Copenhague en 1771) est un italien cosmopolite
et Fünster, probablement, un allemand,
à la consonance de leurs noms,
on peut supposer que cinq des sept fondateurs
sont français. Même si limmense
majorité des frères reçus
Maîtres Écossais pendant
près de dix ans sont allemands,
tous les comptes rendus de la loge seront
rédigés en français.
Et lorsquils signent les statuts,
une partie des récipiendaires francisent
dailleurs leurs prénoms.
Où les fondateurs ont-ils eux-mêmes
été reçus Maîtres
Écossais et sur quel titre fondent-ils
le nouvel atelier ? On lignore.
On peut juste souligner, qualors
que la loge écossaise de lUnion
sera très soucieuse de doter les
loges écossaises quelle créera
dans différentes villes, de patentes
en bonne et due forme, elle-même
ne se réclame, en 1742, daucun
document fondateur. Sa création
semble seulement le fruit de la réunion
et du projet commun de sept Maîtres
Écossais le jour de la Saint-André
1742. Il est même possible que le
nouveau grade nait été
amené à Berlin que par un
Frère, le Vénérable
Maître fondateur par exemple, le
Frère Fabris, et que les six autres
Maîtres Écossais fondateurs
ne laient reçu quà
la veille de fonder la nouvelle loge écossaise.
On en est réduit là aux
conjectures.
Les grades
A
sa création, la loge écossaise
semble ne pratiquer et transmettre quun
grade, celui de Maître Écossais.
La plupart des réunions consistent
dailleurs à voter sur ladmission
de candidats, puis à conférer
le grade à ceux acceptés
lors de la tenue précédente.
Le récipiendaire doit être
revêtu des trois grades symboliques
et cest un Maître Maçon
« bleu » qui est reçu
Maître Écossais. Il ny
a donc pas de grades intermédiaires
comme le Maître Parfait, le Maître
Irlandais ou lElu. On ne connaît
malheureusement pas le rituel dÉcossais
pratiqué par la loge de lUnion.
On regrette bien de ne pas avoir «
louvrage Écossais en forme
de catéchisme » proposé
par le Frère Roblau le 22 avril
1745 et « généralement
approuvé du T.V. Maître et
de toute la loge », mais un certain
nombre dindices repérés
dans les procès-verbaux peuvent
peut-être permettre de sen
faire une idée. On apprend ainsi
lors de la tenue du 14 octobre 1743 que
les décors sont uniformément
verts puisque : « le frère
Fünster a été chargé
de faire faire 14 tabliers bordés
dun ruban vert et les bavettes des
officiers garnies dun taffeta(s)
de la même couleur, celui du très
vénérable sera distingué
par une brodure (?) sur la bavette. »
Par ailleurs, « les honneurs de
la Maçonnerie Écossaise
[se font] par 4 fois 4 » (31 décembre
1743) et la croix de Saint-André
est un des éléments principaux
de la symbolique du grade. La couleur
verte, lacclamation par 4 fois 4,
la croix de Saint-André font irrésistiblement
penser à l« Écossais
vert » de la Stricte Observance
et, au-delà, à la famille
de rituels de « Maître Écossais
» dont il est le représentant
le plus notable. Il est dailleurs
curieux quEric Ward avance que cet
« Écossais vert » pourrait
fort bien être le « Scott
Master Mason » anglais des années
1730-1740.
Ce grade dÉcossais est-il
dorigine française comme
probablement la majorité des fondateurs
de la loge ? Ce nouveau grade serait alors
une des traductions maçonniques
de la mode française qui règne
alors sans partage en Prusse. Inversement,
les derniers signes dactivité
de la loge écossaise de Berlin
coïncident avec le retournement de
lopinion quant à la France,
et au début de la guerre de Sept
Ans qui opposera Louis XV à Frédéric
II.
Sil nétait français,
ce grade de Maître Écossais
pourrait-il être, comme la Maçonnerie
elle-même, dorigine britannique
? Lappellation de certains officiers
de la loge écossaise peut le faire
penser. Les dénominations d
« Ainé Surveillant »
et de « Jeune Surveillant »
quaffichent les tableaux, sentent
la traduction littérale récente
des traditionnels « Senior Warden
» et « Junior Warden »
dOutre-manche, quant à loffice
de « Stuart de la loge » le
terme dut paraître intraduisible.
Mais il pourrait sagir dun
procédé pour tenter de légitimer
ce nouveau grade en suggérant une
origine britannique, synonyme dauthenticité
maçonnique ? Dautant que,
dans le corps des comptes rendus, il est
question de Premier et Second Surveillants
selon lusage français. En
faveur de la filière britannique,
notons aussi que la loge écossaise
« LUnion » de Berlin
est en correspondance avec la loge «
LUnion » de Londres (31 décembre
1743). Une correspondance, a fortiori
avec une loge londonienne, nimplique-t-elle
pas à un moment ou à un
autre un échange dinformation
sur les rituels ? Dautant que le
vénérable maître fondateur,
Fabris avait lui-même été
initié à Londres dans la
dite loge de LUnion !
Jusquà la fin 1743, lorsque
la loge procède à une initiation,
les récipiendaires sont «
reçus Maîtres Écossais
dans toutes les formes dues et requises
». Dès la tenue de fondation,
qui se tient justement le 30 novembre
1742, on célèbre «
la fête de Saint André le
patron des Écossais avec toute
la décence qui convient à
un jour aussi solennel ». Un an
après, le 30 novembre 1743, le
jour de la Saint-André est à
nouveau loccasion dune tenue
particulièrement importante. Le
rituel de la loge senrichit alors
dune cérémonie qui
apparaît bien a minima comme un
complément conséquent au
grade de Maître Écossais.
En effet, après les élections
:
«
Le Très Vénérable
Passé Maître Frère
Fabris a créé le nouveau
Maître en Chaire Frère
Roman Chevalier de lOrdre Écossais
par trois coup dépée
quil lui a donné en
croix sur le dos avec ces paroles,
je vous crée et fait Chevalier
de lOrdre Écossais par
ces trois coups dont le premier est
pour le Roi le second pour le patron
et le troisième coup est pour
la loge puis la revêtu
de lOrdre Écossais.
Le Très Vénérable
enfin pris possession de la chaire
a créé chevalier du
dit Ordre les Frères Passé
Maître Fabris, Lamprecht, de
Gerresheim, Fromery, Roblau, Funster,
Pérard, DAlençon,
Rollet, de Often et de Brefeld dans
les mêmes formes et cérémonies
mentionnées ci-dessus puis
il a prononcé un petit discours
concernant les devoirs qui sont attachés
à cet Ordre auquel le Frère
Secrétaire a répondu
par un second discours dans lequel
il a fait voir lancienneté
de cet Ordre, ses nobles progrès
et sa sublimité. »
Doù
vient cette cérémonie chevaleresque
? Est-ce une innovation et dans ce cas
à quel mobile obéit-elle
et quelles sont ses sources ? Il semble
que lon assiste à la création
dun nouveau grade « en direct
» ? Il est en effet curieux de noter
que le Frère Fabris fait Chevalier
Écossais le Frère Roman,
puis celui-ci élève à
cette dignité les principaux animateurs
de la loge écossaise
y compris
celui qui, quelques instants auparavant,
lavait adoubé ! A moins quil
ne sagisse dune erreur dans
la conduite des travaux ou dans le compte
rendu, la procédure est difficile
à interpréter au regard
des us et coutumes de la Chevalerie.
Est-ce un rite tenu secret jusque là
par le principal fondateur de la loge,
qui serait alors son premier Vénérable,
le Frère Fabris, qui aurait estimé
quaprès un an de bon fonctionnement,
il pouvait enfin dévoiler à
ses Frères la totalité des
cérémonies écossaises
?
Il sagit en tout cas bien dun
deuxième grade de nature chevaleresque.
Il en présente les deux composantes
fondamentales : ladoubement chevaleresque
et le discours légendaire sur «
lancienneté de cet Ordre,
ses nobles progrès et sa sublimité
».
Ainsi, le 31 décembre 1743, le
Maître en Chaire « a créé
le très digne frère Katsch
- qui avait été reçu
Maître Écossais le 14 octobre
1743 - Chevalier de lOrdre Écossais
dans toutes les formes requises [
et] le frère secrétaire
Roblau a déclaré que le
très digne frère Patonnier
désirait ardemment dêtre
initié dans notre très sublime
Ordre Ecossois ».
Latelier sétant prononcé
favorablement, dès la tenue suivante,
le 23 janvier 1744 « le Frère
secrétaire Roblau a reçu
[
] le très digne frère
Patonnier Maître Écossais
dans toutes les formes dues et requises,
puis le Très Vénérable
a créé le dit frère
Patonnier Chevalier de lOrdre Écossais
selon les cérémonies usitées
à cette occasion ».
Même si elles sont toujours conférées
à la suite lune de lautre,
ce sont donc bien deux cérémonies
rituelles que pratique, à partir
de la Saint-André 1743, la loge
écossaise.
LOrdre Écossais est aussi
appelé Ordre de Saint-André.
Ainsi lors de la réception solennelle
de « Son A.R. Monseigneur le Margrave
Charles notre Très Illustre Frère
- le 13 février 1744 - [
]
le Très Vénérable
Maître en chaire Frère Roman
après avoir ouvert la loge a reçu
S.A.R. Maître Écossais dans
toutes les formes dues et requises, et
le Frère secrétaire Roblau
lui a donné lexplication
de lorigine, de la parole, des signes,
et des marques de Maître Écossais,
puis le T.V. Maître lui a présenté
lOrdre de Saint-André notre
Patron quil a eu agréable
daccepter ».
Dailleurs, le 12 juillet 1745, «
le Frère Salimbeni a proposé
à la loge quil conviendrait
que dorénavant les Frères
membres portassent en loge lOrdre
de St André attaché à
un ruban large, pendu de lépaule
gauche au côté droit ».
Une «
Mère Loge Écossaise »
?
Non
seulement la loge écossaise de
LUnion met en place à Berlin
une autre Maçonnerie, mais elle
se montre soucieuse de la diffuser. Ainsi
on apprend à la lecture du procès-verbal
de la tenue du 28 octobre 1743 que : «
Le Très Digne Frère Fromery
à fait part à la loge quil
avait ouvert Loge Écossaise à
Leipzig et quassisté du Très
Digne Frère Perret, ils avaient
reçu les Très Dignes Frères
Baron dOften, Semsch et Gérard
de Dresden Maîtres Ecossois ».
Après Leipzig, Francfort puisque
: « La Très Sublime Loge
Écossaise de lUnion de Berlin
a accordé le 6e de mars 1745 une
patente aux Très Dignes Frères
Maîtres Écossais de la Ville
de Francfort-sur-le-Main pour lerection
dune Juste et Parfaite loge Écossaise
dans la dite ville sous le titre de La
Sincérité en déclarant
par le consentement unanime des frères
mentionnés ci-dessus le Très
Digne Frère Sturtz notre Député-Maître
de la dite loge notre chère fille.
».
La loge sera installée le 4 septembre
1745 et recevra le jour même 8 frères
Maîtres Écossais.
Dans la foulée, le même frère
Sturtz constitue des noyaux de Maîtres
Écossais à Iéna et
à Erffurth en septembre et octobre
1745. Cest là quun
frère qui jouera un rôle
important dans lhistoire des hauts-grades
en Allemagne, recevra la Maîtrise
Écossaise : « de Knigge,
Gentilhomme Courlandais reçu à
Iéna le 8 octobre 1745 ».
Le 25 novembre 1745, LUnion accorde
une patente pour ériger à
Halle une loge écossaise sous le
titre de La Concorde et sous la direction
du frère Galafrès, ministre
du Saint-Evangile.
Le 11 janvier 1749, la loge donne une
patente au frère Neégard
« pour lérection dune
loge écossaise sous le titre des
quatre étoiles resplandissantes
dans la ville de Copenhagen ».
Le 30 juillet 1749 « la Très
Vénérable loge Écossaise
de lUnion de Berlin a accordé
au très digne frère Seulen,
gentlihomme transylvain, une patente de
permission pour létablissement
dune Juste et Parfaite loge Écossaise
en Transylvanie sous le titre de(s) Quatre
Lunes ».
Le 23 janvier 1751 « La Très
Vénérable Loge, à
la réquisition de Son Altesse Sérénissime,
le Frère Louis-Ernest, Duc de Saxen
Gotha, lui a accordé une Patente
pour létablissement dune
loge Écossaise dans la ville dAltenbourg,
sa résidence, sous le titre des
Quatre Pierres Cubiques ».
Par son activisme, la loge écossaise
de LUnion apparaît véritablement
comme lune des premières
Mères-Loges Écossaises.
Il est singulier mais doit-on vraiment
sen étonner ? de voir
là lhistoire « authentique
» et « positive » aller
à lappui du légendaire
maçonnique pour faire de Berlin
et de lentourage, plus ou moins
proche, de Frédéric II,
lun des foyers les plus anciens
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